VIRB

Friends, Music and Video... we're helping you stay connected.

L'humour de la haine

1 comment | posted Jul 24

J'appartiens à un milieu où le bon mot est roi. Un milieu où on est prêt à broyer un ami pour amuser la galerie. Où on gagne ses galons en allant toujours plus loin dans le dégueulasse. Il n'y a pas de limite - c'est la règle. Pas de respect, pas de tact. La méchanceté est de mise. Le crade recommandé. Un milieu où on dit "j'encule ma mère en suçant ton père." Une espèce de sport local - le culte de la vanne.
Quand on avait 20 ans, nous étions des monstres. Des monstres enivrés par leur absolue liberté de ton. A l'époque il était raffraichissant de briser les tabous. On testait les limites - sans cesse franchies, dépassées, décalées. Dégommées. Certes, je quittais les soirées en pleurs, blessée par les remarques acides sur mon milieu social nettement moins favorisé que celui des autres. Mais peu importaient l'humiliation et la vexation tant que la vanne était bonne. Et puis, tout le monde en prenait pour son grade.
C'est seulement aujourd'hui, après le week-end dernier, que je prends conscience d'une évolution. Avec les années, cette guerre au politiquement correct a laissé la part belle au racisme ordinaire - parce qu'à comparer les noirs à des singes toute la journée de manière obsessionnelle, on finit par être contaminé. On nourrit ce qu'on pensait dénoncer. La fameuse bête au ventre toujours fécond.
Après ce week-end, je me sens sale parce que cette haine corrosive dégueulasse tout. Vous pourrit de l'intérieur. Trop de saloperies ont été déversées dans mes oreilles. Trop de mépris, de rage contre les pauvres, les riches, les pédés, les gens mariés, les puceaux, les vieux, les provinciaux, les femmes, les noirs, les mal-habillés, les trop bien-habillés, ceux qui boivent, ceux qui ne boivent pas. Je me sens haineuse envers cette haine qu'on m'a imposée. Ce char d'assaut de l'humour, ce besoin malsain de vanner pour terrasser, écraser, broyer. Stigmatiser l'altérité. La pique assassine.
Je n'ai rien dit. Je n'ai rien dit parce que je n'étais qu'une invité et que d'expérience je savais que la moindre protestation de ma part serait prétexte à une logorrée sexiste. Protester c'est n'être que la coïncée du cul, la pas drôle, la chieuse, la chiante, celle qui a ses règles, la mal-baisée qui ne comprend pas l'humour, le vrai, le seul, l'humour des couillus.
Ca avait été la stratégie des Tories il y a quelques années. Parce que la politique c'est aussi distiller des idées reçues, répandre une doxa. Les conservateurs anglais avaient donc lançé une véritable campagne au nom de la liberté contre le "politiquement correct". Quoi ? On ne peut plus plaisanter de la cupidité des youpins et de la bêtise des femmes ? L'arrière-fond idéologique était bien évidemment que des idées réactionnaires retrouvent une légitimité que vingt ans de lutte des "minorités" avaient réussi à ébranler.
OK, on a bien rigolé pendant quelques années mais peu à peu le ton a changé. Un imperceptible glissement s'est fait. La sensation enivrante de transgresser les tabous s'est transformée en un ressassement obsessionnel et réactionnaire. En gardant exactement les mêmes blagues, les révolutionnaires d'hier ont mués en réactionnaires. Ces flots de merde déversés pendant deux jours dans mes oreilles, ces flots de merde finissent par encrasser les rouages du cerveau.
En rentrant, je me demandais s'il était possible de rire d'autre chose que des négros et des putains. Je ne veux plus appartenir à cet univers. Avant, j'en ressortais broyée. Maintenant, j'ai juste une immense nausée.
Plus on rit, plus on les encourage. Si pendant ce week-end je n'ai rien dit, au moins j'ai tenté de rire le moins possible. Et pourtant, croyez-moi, les vannes étaient vraiment très drôles.

1 comment

You must be logged in to post comments.


Seditions says:

posted Jul 25