« A Martigues on est chauds. »
« Alors, tu es content d'être venu à Marseille pour laisser libre cours à ta névrose ? » dit-il.
Et sans méchanceté, qui plus est. Avec une sorte de candeur imbibée, de condescendance ignorée, ou pleinement assumée, je ne sais.
Et quoi, me serais-je senti attaqué qu'il aurait fallu me défendre. Mais non, je ne pus que m'étonner, dans un premier temps, d'une telle remarque. Rester interloqué, et puis donner le change par une réponse bafouillée, une mauvaise répartie amorçant poliment la conclusion de la discussion. Car la phrase ne me blesse pas, son contenu ne me blesse pas. Ce qui m'agace, m'irrite, me crée rougeurs et plaques, c'est le simple fait qu'on puisse la prononcer. Devant moi ou derrière moi ou n'importe où. C'est qu'encore une fois l'on considère la chanson comme un domaine à deux pans : l'un heureux, l'autre malheureux et torturé (il y aurait bien un troisième pan, qui serait celui de l'insignifiant, mais ça complique). C'est surtout que l'on prenne pour vérité cette pauvre hypothèse qui voudrait qu'une chanson drôle soit forcément l'oeuvre de quelqu'un de gai, et, donc, de non « névrosé ». Vous rigolez.
Moi je dis : « à bas la névrose ».
« Alors, tu es content d'être venu à Marseille pour voir Laure Chaminas en concert » dit-il également...
Dix mois, donc, que je ne m'étais pas retrouvé sur scène. Dix mois que je ne m'étais pas retrouvé en coulisses, allongé blafardement sur le canapé, à siroter un verre d'eau à petites lampées, à jeter un oeil dans la salle et attendre qu'elle se remplisse, si jamais elle devait se remplir.
En face, me dit-on, le même soir à Marseille, Camille, prête à prendre sa douleur à quelques 4000 personnes qui auraient pu venir ici, à la Machine à Coudre, et former une longue queue au milieu des rats grouillants du quartier Noailles. En face, me dit-on, Costes, prêt à se déshabiller et se branler devant quelques 300 personnes qui auraient pu venir ici, et qui auraient été déçues. En face encore, me dit-on, Toto, que je sais même pas ce que c'est à part qu'un nom comme ça ne vaut rien.
J'arrive donc sur scène avec la certitude que les 40 personnes présentes (dont 30 payantes, merci à elles) m'ont préféré à Toto, ce qui me touche grave. Ou peut-être ces personnes sont-elles venues pour voir le concert de Laure Chaminas, juste après ? Mais à voir le nombre de visages connus, non. Encore une raison de ne pas traîner dans la salle : il y a là des gens que je n'ai pas vus depuis des années, et ce n'est pas le moment de faire les bilans croisés de nos vies respectives.
Bon, on ne va pas passer le concert en revue, hein, comme d'habitude les deux premières chansons sont foirées, puis le rythme s'installe. Guillaume à la guitare donne aux morceaux beaucoup plus de relief qu'ils n'en avaient en répétition dans mon studio personnel entre la fenêtre et le lit. Relief qui tient d'une part à l'excitation d'être sur scène, mais aussi à la possibilité de faire enfin du bruit sans déranger Constance, la petite du 4ème. Une chanson, nouvelle, Dans une langue étrangère, y gagne beaucoup.
Et puis, quoi, je voulais depuis longtemps jouer à Marseille. J'ai vécu à Marseille et je ne vais pas raconter ma vie. Mais il se trouve qu'un certain nombre de chansons concernaient un certain nombre de gens présents (qu'il est mystérieux !). Alors, des mots furent appuyés, dits avec plaisir, avec émotion, je me sentais parfois sourire entre les mots, sourire de connivence avec moi-même : je sais de quoi je parle, et je parle vraiment : je dis des choses. Il n'est pas anodin de chanter La Plaine à Marseille.
J'ai aussi eu un peu l'impression d'ouvrir un peu les yeux, je me suis dit ça à un moment où j'apercevais un peu le bout de mon micro.
Et il est bon de finir un concert n'importe comment, comme à la maison, avec une chanson quasiment pas répétée, un vrai rappel non prévu, qui fait du bruit, qui se brouille, et qui me fait sourire moi-même. J'entendrai même de quelqu'un -et c'est absolument faux- que cette chanson finale, A tant creuser, fut la meilleure du concert. C'est évidemment très mal jugé, mais ce qui est le plus surprenant fut la remarque suivante : « tout le reste est trop millimétré... ». Et j'ai un problème avec ça : je ne crois absolument pas que je sois capable de faire quoi que ce soit de millimétré en musique (pour cela il faut savoir suivre un tempo, au minimum, et faire un accord dont toutes les cordes sonnent). La remarque est donc objectivement contrée. Mais il n'empêche qu'il y a quelques temps, je prônais la boue dans la musique des autres. Et me voilà taxé de millimètres ! Alors, d'où, remise en question, vous voyez ? Hmm ?
Mais bref, toutes ces chansons ne valaient pas ce fameux refrain que le lendemain nous reprenions tous à pleine gorge dans le défilé non encore matraqué : « chaud ! chaud ! chaud ! à Martigues on est chauds ! »
Nous sommes tous des martégaux.